L’achat de matériel militaire américain, notamment le F-35, soulève une question cruciale : un pays peut-il être souverain s’il ne fabrique pas ses propres armes ?
La question de l’indépendance militaire se pose avec une acuité croissante alors que de nombreux pays, dont la Suisse et le Maroc, choisissent des équipements américains comme le F-35. Une dépendance qui alimente les inquiétudes : les États-Unis pourraient-ils contrôler, limiter, voire désactiver à distance ces appareils en cas de divergence stratégique ? Une hypothèse qui, bien que contestée par certains experts, met en lumière la vulnérabilité des nations qui ne produisent pas leurs propres armements.
Le député français Christophe Gomart, ancien directeur du renseignement militaire, a récemment ravivé ce débat en affirmant que si les États-Unis attaquaient le Groenland, aucun pays européen ne pourrait déployer ses F-35 sans l’aval du Pentagone. Une déclaration choc qui soulève la question d’un hypothétique "kill switch" intégré aux systèmes de l’avion.
Si cette théorie est contestée par plusieurs analystes, elle met en évidence un enjeu plus large : la domination américaine sur les logiciels et les infrastructures militaires critiques. "Tous les systèmes d’armes modernes dépendent de technologies et de logiciels largement contrôlés par les États-Unis", explique Mauro Gilli, expert en stratégie militaire à l’École polytechnique fédérale de Zurich.
Un problème qui dépasse les seuls avions de combat
La dépendance militaire ne se limite pas aux F-35. La guerre moderne repose sur des systèmes interconnectés : satellites, réseaux de communication sécurisés et renseignement en temps réel. Sans ces infrastructures, même les avions les plus performants perdent une grande partie de leur efficacité. "C’est comme vouloir se passer d’iPhone tout en continuant à utiliser des antennes et des infrastructures américaines", illustre Mauro Gilli.
Pour qu’un pays puisse véritablement être souverain, il doit être capable de concevoir et de produire ses propres équipements militaires. Or, les capacités de production aéronautique et technologique sont aujourd’hui majoritairement concentrées entre les mains des États-Unis et, dans une moindre mesure, de la Chine. Pour l’Europe, sortir de cette dépendance nécessiterait des investissements colossaux et plusieurs décennies de développement. "Si l’Europe voulait concevoir un avion de sixième génération, il lui faudrait au moins quinze ans, dans le meilleur des cas", souligne l’expert de l’EPFZ.
Un risque sécuritaire pour l’indépendance militaire ?
L’impact géopolitique est indéniable. Si la Russie est perçue comme une menace sérieuse, les capacités technologiques offertes par le F-35 sont un atout indispensable. Mais si l’objectif est de réduire la dépendance aux États-Unis, alors l’Europe doit envisager des alternatives et investir massivement dans ses propres industries de défense. "Chaque choix comporte des risques et des coûts", rappelle Mauro Gilli. Pour l’instant, aucun pays européen ne semble prêt à s’affranchir totalement des technologies américaines.
La Suisse, de son côté, s’est engagée à acheter 36 F-35 pour environ six milliards de francs suisses, avec des livraisons prévues entre 2027 et 2030. Pourtant, jusqu’à la réception des appareils, Berne peut encore résilier le contrat sans pénalité, bien qu’elle doive assumer les coûts engagés, estimés à 700 millions de dollars à ce jour.
Le Maroc, lui aussi, dépend largement des États-Unis pour son arsenal militaire, ayant acquis des F-16 et d’autres équipements stratégiques. Cette coopération renforce les capacités de défense du pays, mais pose également la question de son autonomie en cas de crise géopolitique. Comme pour la Suisse et d’autres nations, le Maroc pourrait se retrouver limité dans l’utilisation de ses propres appareils si Washington décidait d’imposer des restrictions.
Un renoncement à ces achats poserait un autre problème : seuls les États-Unis et la Chine produisent des chasseurs de cinquième génération. "La Suisse ou le Maroc devraient alors se tourner vers des avions de quatrième génération, moins avancés technologiquement", prévient Mauro Gilli. Un dilemme stratégique qui illustre les tensions croissantes entre souveraineté nationale et dépendance technologique.
L’Europe, le Maroc et les autres pays achetant des armes américaines doivent-ils revoir leur stratégie de défense ? La question se pose avec urgence, car sans autonomie militaire, la souveraineté nationale demeure une illusion.

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