Les médias espagnols jouent un rôle central dans la manière dont l’opinion publique espagnole perçoit le Maroc, notamment lors des crises liées à Sebta, à l’immigration et aux relations entre Madrid et Rabat. À travers le choix des images, des invités, des déclarations et des mots employés, le traitement médiatique peut influencer la perception d’une « menace marocaine », jusqu’à transformer une hypothèse politique en récit dominant. Dans ce contexte, la question de la propagande, de la désinformation et de la manipulation de l’opinion publique mérite d’être posée avec sérieux.

Une crise à la frontière produit toujours les mêmes ingrédients : des images spectaculaires, des foules, des forces de sécurité mobilisées, des témoignages parfois bouleversants et des responsables politiques qui réclament des réponses immédiates. À Sebta, ces ingrédients prennent une dimension supplémentaire parce qu’ils s’inscrivent dans une relation historiquement complexe entre l’Espagne et le Maroc.

Mais derrière les événements eux-mêmes se trouve une autre bataille, moins visible : celle du récit.

Car une même réalité peut être racontée de plusieurs manières. Une arrivée importante de migrants peut être présentée comme une crise humanitaire, comme une défaillance de la politique migratoire, comme une conséquence de la situation régionale ou comme la manifestation d'une stratégie géopolitique. Le choix du cadre n’est jamais totalement neutre. Il détermine les questions que le public se pose et, souvent, les réponses qu’il considère ensuite comme évidentes.

C’est précisément là que le rôle des médias devient essentiel.

Dans la séquence récente consacrée à Sebta, certains médias espagnols ont accordé une place importante à une lecture présentant les événements comme l’expression d’une stratégie marocaine destinée à exercer une pression sur l’Espagne. Des intervenants défendant ouvertement des positions politiques hostiles à Rabat ont été invités à commenter les événements, parfois avec des déclarations particulièrement lourdes de conséquences sur les intentions supposées du Maroc.

Le problème n’est pas qu’un média donne la parole à une personne ayant une opinion tranchée. Une société démocratique doit permettre l’expression de points de vue contradictoires, y compris ceux qui dérangent. La véritable question est de savoir comment cette parole est encadrée : est-elle présentée comme une opinion ? Est-elle confrontée à des faits vérifiables ? D’autres spécialistes sont-ils invités à apporter une lecture différente ? Le téléspectateur dispose-t-il des éléments nécessaires pour distinguer le fait établi de l’hypothèse politique ?

C’est dans cette distinction que se joue une grande partie de la qualité de l’information.

Lorsqu’une affirmation spectaculaire est répétée sur plusieurs plateaux, accompagnée d’images fortes et associée à des mots comme « menace », « invasion », « pression » ou « stratégie », elle peut progressivement s’installer dans l’esprit collectif. La répétition ne transforme évidemment pas une hypothèse en vérité. Pourtant, elle peut donner au public l’impression qu’il s’agit d’une évidence déjà établie.

C’est un phénomène qui ne concerne d’ailleurs pas uniquement l’Espagne.

Dans de nombreux pays développés, les médias occupent une place considérable dans la construction de l’agenda public. Ils décident chaque jour quelles informations seront mises en avant, lesquelles seront reléguées au second plan, quels experts seront invités, quelles images seront diffusées en boucle et quels mots seront utilisés pour décrire une situation.

Ce pouvoir ne signifie pas nécessairement qu’il existe partout une conspiration organisée. Il révèle quelque chose de plus complexe : l’information est aussi une sélection. Et cette sélection peut influencer profondément la perception d’une société.

Une crise économique peut ainsi être racontée principalement à travers la peur du chômage. Une crise migratoire à travers l’insécurité. Une crise diplomatique à travers la menace extérieure. Une guerre à travers les images de puissance militaire. À chaque fois, certains aspects de la réalité deviennent dominants tandis que d’autres disparaissent progressivement du champ de vision.

Le danger commence lorsque le public ne s’interroge plus sur ce mécanisme.

À Sebta, la question fondamentale ne devrait donc pas seulement être : « Que fait le Maroc ? » Elle devrait également être : « Comment savons-nous ce que fait le Maroc ? »

Cette deuxième question est beaucoup plus exigeante. Elle oblige à vérifier les sources, à distinguer les faits des interprétations, à écouter plusieurs parties et à reconnaître les limites de ce que l’on sait réellement. Elle oblige également à se méfier de ceux qui prétendent connaître avec certitude les intentions secrètes d’un État sans présenter de preuves permettant de confirmer leurs affirmations.

C’est ici que la responsabilité du citoyen devient aussi importante que celle du journaliste.

On accuse souvent les médias de manipuler l’opinion. Mais un média ne peut pas influencer durablement une population qui conserve l’habitude de vérifier, de comparer et de questionner. La manipulation devient beaucoup plus efficace lorsque le public accepte immédiatement le premier récit qui correspond à ses peurs ou à ses convictions.

La maturité démocratique d’un pays ne se mesure donc pas uniquement à son niveau de développement économique, à ses infrastructures ou à la sophistication de ses institutions. Elle se mesure aussi à la capacité de ses citoyens à résister aux récits simplistes.

Une population instruite n’est pas simplement une population capable de lire. C’est une population capable de demander : qui parle ? Sur quelles preuves ? Avec quel intérêt ? Quelle est la version contradictoire ? Qu’est-ce qui relève du fait et qu’est-ce qui relève de l’interprétation ?

Ces questions devraient être naturelles dans toute démocratie.

Le paradoxe est que les sociétés les plus développées ne sont pas nécessairement immunisées contre la manipulation de l’opinion. Elles disposent simplement de moyens plus sophistiqués pour produire, diffuser et consommer l’information. Les réseaux sociaux accélèrent encore ce phénomène : une séquence télévisée peut devenir virale en quelques minutes, une déclaration peut être découpée de son contexte, une image peut être répétée jusqu’à devenir le symbole d’un événement entier.

Dans ce système, l’attention du public est devenue une ressource stratégique.

Et lorsqu’une société traverse une période de tension, attirer cette attention vers un sujet plutôt qu’un autre peut modifier profondément la perception collective des priorités. Une population préoccupée par une menace extérieure parlera moins facilement d’autres problèmes intérieurs. Un débat saturé par une crise diplomatique peut laisser moins de place aux questions économiques, sociales ou politiques qui concernaient pourtant la population quelques jours auparavant.

Il ne s’agit pas d’affirmer que toute crise médiatisée est artificiellement créée pour détourner l’attention. Ce serait tomber dans l’excès inverse. Mais il serait tout aussi naïf de croire que le traitement médiatique d’une crise est sans conséquence sur l’opinion publique.

L’information peut devenir une arme sans qu’un journaliste ne reçoive nécessairement l’ordre de « fabriquer » une histoire. Il suffit parfois de sélectionner certains faits, de privilégier certains interlocuteurs, de répéter certains termes et de laisser certaines questions dans l’ombre.

C’est pourquoi la véritable protection d’une société ne réside pas uniquement dans ses médias. Elle réside également dans l’esprit critique de ceux qui les regardent.

Face aux récits concernant le Maroc, Sebta ou n’importe quelle autre crise internationale, le citoyen espagnol n’a pas besoin de choisir automatiquement entre la version espagnole et la version marocaine. Il peut faire quelque chose de plus intelligent : écouter les deux, chercher les faits, comparer les sources et accepter de ne pas avoir immédiatement une réponse définitive.

C’est peut-être cela, finalement, le véritable test d’une démocratie développée.

Non pas la capacité de ses dirigeants à contrôler le récit — car aucun pouvoir politique n’échappe totalement à la tentation d’orienter l’attention publique — mais la capacité de ses citoyens à leur résister lorsqu’un récit leur est présenté comme une vérité incontestable.

À Sebta, la bataille n’est donc pas seulement celle d’une frontière physique. C’est aussi une bataille pour le contrôle du sens donné aux événements.

Et dans cette bataille, le citoyen reste le dernier arbitre.

Encore faut-il qu’il accepte de ne pas croire tout ce qu’on lui montre, de ne pas confondre répétition et vérité, émotion et preuve, commentaire et information.

Car le média peut choisir ce qu’il met sous nos yeux. Il ne devrait jamais pouvoir décider à notre place de ce que nous devons en penser.