Il est des territoires dont la réalité ne se résume ni aux frontières dessinées sur une carte ni aux drapeaux qui flottent aujourd’hui sur leurs remparts. Sebta et Melilla appartiennent à cette catégorie. Depuis des siècles, ces deux villes sont au cœur de l’histoire du Maroc, de son espace géographique, de ses dynasties et de sa mémoire collective. Leur situation actuelle est le fruit d’une longue succession de conquêtes et de rapports de force, mais elle n’a jamais suffi à effacer le lien profond qui les rattache au Royaume.
Parler de Sebta et de Melilla, c’est donc parler d’une histoire qui dépasse largement la conjoncture politique. C’est évoquer deux villes africaines dont le destin a été progressivement séparé de leur environnement marocain, sans que cette séparation ne fasse disparaître la revendication de leur marocanité.
Car une vérité historique ne disparaît pas simplement parce qu’une frontière s’est déplacée.
Une géographie qui parle d’elle-même
Il suffit de regarder la carte pour comprendre la singularité de Sebta et de Melilla. Les deux villes se trouvent sur la rive sud de la Méditerranée, sur le continent africain, au cœur de l’espace géographique marocain. Elles sont entourées par le territoire du Royaume et entretiennent avec les populations et les régions marocaines qui les entourent des liens humains, économiques et historiques anciens.
Avant même que les États modernes ne fixent leurs frontières, le nord du Maroc constituait un espace politique et culturel profondément structuré par les dynasties qui se sont succédé dans la région.
La géographie n’a pas changé.
Ce qui a changé, ce sont les rapports de force et les puissances qui ont successivement imposé leur présence sur ces territoires.
Quand les conquêtes européennes ont bouleversé leur destin
L’histoire de Sebta et Melilla est inséparable de l’expansion portugaise et espagnole en Afrique du Nord.
Sebta fut prise par les Portugais en 1415, avant de passer sous domination espagnole en 1580. Melilla fut conquise par les Castillans en 1497. Ces événements marquèrent un tournant majeur dans l’histoire du littoral nord-africain.
Les puissances ibériques cherchaient alors à établir des positions stratégiques sur la côte africaine. Forteresses, murailles et garnisons furent progressivement installées ou renforcées afin de maintenir ces positions face aux pouvoirs du Maroc.
Mais la conquête militaire ne signifie jamais disparition de la mémoire.
Au contraire, pendant des générations, les pouvoirs marocains ont contesté cette présence étrangère et tenté de reprendre ces places. Les sièges de Sebta, notamment sous le règne du sultan Moulay Ismaïl, témoignent de cette volonté persistante de mettre fin à la présence étrangère sur le littoral marocain.
Ainsi, derrière les murailles de ces deux villes se trouve aussi l’histoire d’une résistance marocaine à l’expansion européenne.
Une question qui n’a jamais quitté la mémoire marocaine
Lorsque le Maroc recouvre son indépendance en 1956, il ne renonce pas à cette mémoire territoriale. Au contraire, la récupération de Sebta et Melilla s’inscrit dans la continuité de la récupération des territoires marocains encore soumis à une présence étrangère.
L’indépendance n’a donc pas fermé le chapitre.
Elle en a ouvert un nouveau.
Depuis lors, la question demeure présente dans la conscience nationale et dans la politique étrangère du Royaume. Comme pour d’autres dossiers territoriaux, le Maroc affirme sa volonté de défendre son intégrité territoriale par les voies politiques et diplomatiques.
La crise de Sebta révèle une réalité plus profonde
Les événements qui se produisent régulièrement autour de Sebta donnent à cette question une dimension particulièrement visible.
Les crises migratoires, les mouvements de population, les tensions aux frontières et la coopération indispensable entre le Maroc et l’Espagne montrent une réalité que les cartes ne peuvent dissimuler : Sebta et son environnement sont profondément liés au Maroc.
Lorsque des milliers de personnes se dirigent vers Sebta, lorsque la gestion de la frontière devient un enjeu majeur pour Madrid comme pour Rabat, lorsque la sécurité et les flux migratoires de la ville dépendent directement de la coopération marocaine, une évidence géographique et humaine apparaît.
Sebta ne vit pas à l’écart du Maroc : elle vit au contact permanent du Maroc.
La crise migratoire n’est évidemment pas, à elle seule, la preuve juridique d’un changement futur de souveraineté. Mais elle constitue un révélateur géopolitique puissant. Elle rappelle que derrière la frontière se trouve une réalité beaucoup plus complexe : une ville européenne administrée par l’Espagne, mais implantée dans un environnement marocain dont elle dépend quotidiennement sur de nombreux plans.
Ce paradoxe est appelé à demeurer au cœur de la question.
Ce qui s’est produit au Sahara peut-il éclairer l’avenir de Sebta et Melilla ?
L’histoire récente du Maroc offre également un précédent qui nourrit la confiance nationale.
Pendant des décennies, la question du Sahara marocain a été au centre d’un affrontement politique, diplomatique et international. Le Maroc a maintenu sa position, développé ses provinces du Sud et consolidé progressivement ses relations internationales autour de son approche de la question.
Pour de nombreux Marocains, cette évolution constitue une leçon historique essentielle : un dossier territorial peut connaître des transformations profondes lorsque la diplomatie, la constance politique et l’évolution des rapports internationaux finissent par modifier les équilibres.
C’est dans cette perspective que certains considèrent aujourd’hui que Sebta et Melilla connaissent, elles aussi, une évolution dont les conséquences pourraient se manifester à long terme.
Il ne s’agit pas de prétendre que leur retour est imminent ni de fixer une date à l’Histoire.
Il s’agit de rappeler qu’aucune situation territoriale n’est nécessairement éternelle.
Le temps travaille aussi pour les causes historiques
Ce qui paraît impossible à une génération peut devenir envisageable pour la suivante.
L’Histoire contemporaine en offre de nombreux exemples. Des frontières ont disparu, des territoires ont changé de statut et des situations que l’on croyait définitives ont fini par évoluer.
Le Maroc a, pour sa part, montré à plusieurs reprises qu’il pouvait inscrire ses revendications territoriales dans une stratégie de longue durée.
C’est pourquoi Sebta et Melilla ne doivent pas être envisagées uniquement à travers les crises d’aujourd’hui.
Les crises migratoires, les tensions frontalières, les transformations économiques et les nouvelles réalités géopolitiques de la Méditerranée constituent autant de signes d’un équilibre régional en mouvement.
Et lorsque l’équilibre change, les questions que l’on croyait figées peuvent ressurgir avec une force nouvelle.
Tôt ou tard, le Maroc continuera de porter cette revendication
Pour le Maroc, l’horizon demeure celui d’une pleine intégrité territoriale.
La récupération de Sebta et Melilla ne doit pas être pensée comme un scénario de confrontation, mais comme une perspective politique pouvant, à terme, trouver une issue pacifique et négociée.
Le Royaume a toujours eu intérêt à privilégier la stabilité, le dialogue et le bon voisinage avec l’Espagne. Mais cette volonté de coopération ne signifie pas l’abandon des questions historiques.
Au contraire.
Elle permet de les inscrire dans le temps long.
Et c’est précisément dans le temps long que se construit la diplomatie marocaine.
L’Histoire n’a pas dit son dernier mot
Sebta et Melilla sont aujourd’hui administrées par l’Espagne. Mais pour le Maroc, cette situation ne constitue pas la fin de leur histoire.
Leur géographie est marocaine.
Leur environnement est marocain.
Leur histoire est intimement liée à celle du Royaume.
Et leur avenir, du point de vue de la mémoire et de la revendication nationales marocaines, demeure ouvert.
La crise migratoire de Sebta, les tensions périodiques à la frontière et l’importance croissante du Maroc dans l’équilibre méditerranéen montrent surtout une chose : la question ne peut pas être enterrée sous une simple ligne frontalière.
Comme pour le Sahara marocain, la constance et le temps peuvent transformer les réalités politiques.
Tôt ou tard, comme le veut la conviction profondément ancrée dans la mémoire nationale, Sebta et Melilla retrouveront leur place dans le territoire marocain.
Ce ne sera peut-être pas demain.
Ce ne sera peut-être pas après-demain.
Mais l’Histoire est longue, et les frontières ne sont pas éternelles.
Car les murailles peuvent séparer les hommes pendant des siècles.
Elles ne peuvent pas effacer la mémoire d’un peuple.
Et pour le Maroc, cette mémoire porte deux noms : Sebta et Melilla.

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